Un roman est une histoire dans laquelle l’on rencontre des personnages, qui parcourent des paysages et partagent des aventures. Pourtant et parfois, je referme un livre avec l’étrange impression de ne pas avoir seulement lu une histoire, mais d’avoir été moi-même traversé par elle.
C’est le sentiment que peut laisser Les Seigneurs de la Haute-Lande, écrit par Alain Dubos et consacré aux Landes du XIXᵉ siècle. Ce livre raconte silencieusement la métamorphose d’un territoire, celle des femmes et des hommes qui l’habitent.
L’Alpha et L’Omega d’un livre
Depuis quelques années, j’aime rapprocher les premières et dernières phrases de livres, non pour en chercher une explication rationnelle, mais pour écouter leurs murmures lorsqu’elles se répondent.
Parfois la lecture de ces deux phrases manifestent un dialogue invisible, une pensée qui se révèle uniquement en lisant ces deux phrases l’une après l’autre.
C’est cette intuition qui m’a invité a publier le livre L’Alpha & l’Oméga, et de rédiger des articles qui proposent une manière différente d’aborder la lecture :
Lire le commencement et la fin d’un livre me permet parfois de découvrir qu’ils ne sont pas deux extrémités, mais deux pôles d’une même respiration.
J’aime penser que la première phrase est une naissance et la dernière un retour, afin qu’entre les deux se déploie un message introspectif.

Souvent les premières et dernières phrases d’un livre ne sont pas construites pour être lues l’une après l’autre. Cependant, il arrive que lorsque lues l’une après l’autre, elles manifestent une évidence, pourtant invisible tout au long de la lecture, et c’est cette pépite que je recherche.
Je les trouve dans les rayons d’une librairie, en ouvrant simplement les livres en rayon à leur première puis dernière page. Sans même lire les pages qui les séparent, j’écoute ces deux phrases dialoguer en espérant découvrir une confidence.
Alors lorsque ces deux phrases s’accordent, j’ai toujours l’impression de découvrir un troisième livre qui ne figure dans aucune bibliothèque … Une pépite en quelque sorte.
Première et dernière pages du livre ‘Les seigneurs de la Haute-Lande’ de Alain Dubos
Voici la première et la dernière phrase du livre …
Antoine Lataste épongea du poignet son front, qu’il avait, à soixante-cinq ans, largement dégarni, soupira bruyamment, redressa le buste.
…
Au fond, tout demeurait possible en ce pays semblable à nul autre, que traversaient toujours, entre les champs de mais et les parcelles de troncs hérissés, les présences aimées d’autrefois, dispersées aux vents têtus de la Grande-Lande.

Les paysages changent… et nous avec eux
Dans Les Seigneurs de la Haute-Lande, un monde disparaît peu à peu.
Les grands espaces pastoraux cèdent progressivement la place à la forêt et les bergers voient s’effacer l’univers qui avait façonné leur existence, tandis qu’un autre paysage s’installe lentement.
Ce changement pourrait n’être qu’un épisode de l’histoire des Landes, et pourtant, il touche quelque chose de beaucoup plus universel.
Chaque époque voit disparaître une partie d’elle-même pour laisser naître un monde nouveau.
Ne connaissons nous pas tous cette expérience ? …
Une carrière qui s’achève.
Une relation qui évolue.
Une conviction qui s’effondre.
Une habitude qui disparaît.
Nous avons souvent le sentiment de perdre quelque chose, alors que nous sommes simplement en train de devenir quelqu’un d’autre. La nature nous enseigne une vérité d’une simplicité désarmante :
L’arbre ne regrette pas la graine.
Le ruisseau ne regrette pas la neige.
La forêt ne regrette pas la lande, elle poursuit simplement son œuvre.
C’est peut-être pour cette raison que marcher en forêt apaise, car les arbres rappellent que toute transformation demande du temps, mais qu’aucune n’est inutile.
Entre la première et la dernière phrase
Mes articles Alpha & Oméga, n’ont aucune vocation d’analyser des romans d’un point de vue litéraire.
Ils partagent simplement une intuition avec la première phrase qui contient souvent une promesse, et la dernière qui en révèle parfois le véritable sens.
Entre les deux, lorsque et si je lis le livre, j’avance, je doute et je m’attache aux personnages qui traversent les événements… Toujours en me rappelant que le véritable voyage s’accomplit également en moi.
Lorsque je reviens à ces deux phrases après avoir refermé le livre, elles n’ont plus tout à fait le même visage et semblent révéler une architecture invisible.
Voilà probablement ce qui me fascine depuis plusieurs années.
Des livres nous disent parfois davantage dans leurs silences que dans leurs textes.
Et lorsque les deux extrémités d’un texte se rejoignent harmonieusement, elles ouvrent un espace intérieur où chacun peut poursuivre sa propre réflexion.
La forêt n’est peut-être pas un décor
Au fil des années, la forêt est devenue un personnage récurrent de ce blog, non parce qu’elle serait un refuge, mais parce qu’elle possède une manière singulière d’enseigner.
Elle ne parle jamais, elle montre.
Dans Les Seigneurs de la Haute-Lande, la forêt apparaît comme une force vivante qui transforme un territoire, modifie les équilibres et oblige chacun à redéfinir sa place.

J’ai souvent retrouvé cette sensation au cours de mes propres marches en forêt, un espace où mes certitudes deviennent moins bruyantes.
Alors, lorsque je pense observer les arbres, presque sans m’en apercevoir, je découvre que ce sont eux qui m’observent.
Ils ne jugent rien.
Ils m’invitent juste à ralentir suffisamment pour entendre ce qui cherchait depuis longtemps à émerger en moi … Et c’est peut-être cela finalement le véritable éveil …
Comprendre que le monde extérieur n’est pas seulement un paysage mais aussi un miroir.
Le livre continue après la dernière page
Aucun livre ne s’achève jamais à sa dernière page car chaque lecture poursuit son chemin dans les pensées que ses lecteurs peuvent avoir devant un arbre, un chemin ou un simple instant de silence.
Les Seigneurs de la Haute-Lande appartient à cette famille de romans qui parlent autant de transformation de paysages que d’êtres humains.
En choisissant de rapprocher la première et la dernière phrase de ce livre, j’ai eu le sentiment que le véritable voyage n’était pas celui des personnages, mais celui du lecteur.

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