#232 – Mélancolie du temps qui passe : ce que la forêt m’a appris sur le présent

Promeneur sur un sentier forestier méditant sur le temps qui passe et la transformation intérieure.

Il y a quelques jours, je marchais seul sur un sentier forestier que je connais pourtant bien. Les chênes étaient immobiles, les oiseaux semblaient occupés à leurs affaires et rien ne distinguait cette promenade des dizaines d’autres que j’avais déjà effectuées.

Pourtant, quelque chose pesait sur mes épaules et une pensée revenait sans cesse. Je suis mélancolique du temps qui est passé et que je n’ai pas attrapé.

Je pensais à certaines années de ma vie qui me paraissent aujourd’hui avoir défilé trop vite, aux projets reportés, aux personnes croisées puis perdues de vue, aux moments que je croyais ordinaires et qui se sont révélés précieux une fois disparus. Plus j’avançais dans la forêt, plus cette mélancolie semblait marcher à mes côtés.

Comme beaucoup d’entre nous, je me suis demandé pourquoi le temps qui passe laisse parfois derrière lui un sentiment de nostalgie. Pourquoi certaines périodes semblent nous échapper alors même que nous pensions les vivre pleinement ?

Puis les arbres ont commencé à m’enseigner autre chose.

Premier enseignement : le temps qui passe nourrit encore nos racines

En observant le sol du sentier, j’ai remarqué les feuilles accumulées depuis plusieurs saisons. Certaines étaient presque méconnaissables, elles n’étaient plus les feuilles éclatantes qui captaient la lumière quelques mois auparavant. Pourtant, elles étaient toujours là et elles nourrissaient la terre.

Cette simple observation m’a rappelé une vérité que j’oublie souvent. Je considère parfois certains moments de mon existence comme perdus parce qu’ils ne reviendront plus. Pourtant, ils continuent à vivre en moi au travers des joies qui ont façonné mon regard et les épreuves qui ont développé ma résistance. Même certaines erreurs ont contribué à construire l’homme que je suis devenu.

ennui en forêt

Peut-être que notre première initiation consiste précisément à comprendre que le passé n’est pas un territoire abandonné. Il est devenu la matière qui nourrit nos racines, et ce que nous avons vécu ne disparaît pas avec les années. Cela s’enfouit plus profondément, comme l’humus sous les arbres, et participe silencieusement à notre croissance.

Nous ne sommes pas seulement le fruit de nos réussites. Nous sommes également le fruit de nos hésitations, de nos blessures et de nos recommencements. Accepter le temps qui passe commence peut-être par cette reconnaissance : rien de ce qui nous a véritablement construits n’est perdu.

Deuxième enseignement : le temps ne peut être retenu

Quelques centaines de mètres plus loin, je me suis arrêté près d’un petit ruisseau. L’eau s’écoulait avec une régularité tranquille et elle ne semblait ni pressée, ni ralentie.

J’ai alors pensé à toutes les fois où j’avais essayé de retenir certaines périodes de ma vie comme la jeunesse, une relation, un poste ou une réussite. Comme beaucoup d’entre nous, j’ai parfois voulu figer ce qui me rendait heureux. Mais le temps possède sa propre nature, il avance comme l’eau d’un ruisseau forestier.

Cette évidence paraît simple et pourtant elle est profondément initiatique. Une grande partie de nos souffrances naît peut-être de notre refus du mouvement naturel de la vie. Nous voudrions que certaines saisons durent toujours, et bien la forêt nous enseigne exactement l’inverse. Le printemps accepte l’été, l’été accepte l’automne et l’automne accepte l’hiver. Chaque saison accomplit son œuvre puis s’efface.

La sagesse ne consiste pas à retenir le temps mais à marcher avec lui. À accueillir les changements sans leur résister systématiquement et reconnaître que tout ce qui vit est appelé à se transformer. Le ruisseau ne lutte pas contre sa propre course. Il avance simplement vers sa destination.

Peut-être sommes-nous invités à faire de même.

Troisième enseignement : vivre pleinement l’instant présent

Alors que la promenade touchait à sa fin, un rayon de lumière a traversé les branches devant moi. Rien d’extraordinaire, juste quelques secondes de clarté déposées sur le sentier. Pourtant, cette lumière m’a rappelé l’essentiel, pendant que je regardais derrière moi, la vie continuait devant moi. Le chant des oiseaux était là comme le souffle léger du vent dans les feuillages et mon pas sur la terre qui était également là.

Combien de journées ai-je laissées s’échapper en regrettant celles d’hier ou en anticipant celles de demain ? La forêt m’enseigne régulièrement que la présence n’est pas une théorie ni une méthode, mais une disponibilité car elle commence lorsque j’accepte de revenir à ce qui existe réellement autour de moi. Le passé mérite d’être honoré pour ce qu’il m’a transmis et l’avenir mérite d’être préparé avec discernement. Mais aucun des deux ne peut être vécu.

Peut-être que la plus grande initiation ne consiste pas à comprendre le temps qui passe, mais à reconnaître pleinement le temps qui est là.

Ce n’est pas toujours spectaculaire et c’est parfois seulement avec un rayon de soleil entre deux branches ou le bruissement d’une feuille que la vie se donne réellement à nous. C’est là que commence la pleine présence et que se révèle la véritable transformation intérieure.

Transformer le temps qui passe en gratitude

Lorsque je suis revenu au point de départ, ma mélancolie n’avait pas disparu, mais elle s’était transformée. Elle n’était plus ce regret silencieux qui regarde en arrière avec amertume. Elle ressemblait davantage à une forme de gratitude. Gratitude pour les saisons traversées, pour les rencontres qui ont marqué mon chemin, pour les joies qui ont éclairé certaines années et même pour les épreuves qui ont façonné mon regard.

Le temps que je croyais ne pas avoir attrapé m’avait pourtant laissé quelque chose de précieux. Comme les feuilles tombées nourrissent les racines des arbres, les jours passés continuent de nourrir ce que nous devenons. Depuis cette marche en forêt, lorsque la nostalgie vient s’asseoir à mes côtés, je repense aux feuilles du sentier, au ruisseau qui poursuit sa route et à cette lumière qui traversait les branches.

Alors je comprends que je ne peux retenir aucune saison de ma vie. En revanche, je peux accueillir celle qui m’est offerte aujourd’hui. Le temps qui passe n’est plus seulement ce qui s’éloigne, il devient aussi ce qui me transforme, ce qui m’enseigne et ce qui m’invite à habiter pleinement le présent.

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À bientôt, Eric

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